LA REVOLUTION SILENCIEUSE
Si la planification familiale est un instrument de régulation démographique que toute ambition politique de développement ne peut occulter, son appropriation par les populations est longtemps restée le défi principal que les gouvernements de certains pays peinent à relever. C’est le cas du Sénégal où la notion d’espacement des naissances a longtemps été assimilée en limitation de la progéniture. Cet amalgame entretenu par tant de dérives théoriques dont une interprétation religieuse biaisée s’est traduit par le rejet de la tradition et le banissement par les coutumes. Pendant ce temps, de gérération en génération, le taux de mortalité maternelle et infantile décimait la frange la plus fragile de la population avec des milliers de décès par an. Mais, bien que mal étiquetée dans la mentalité populaire, la planification familiale, attendait des jours meilleurs. Il fallut décliner la première décénie du 21ème siècle pour voir, enfin, cette nécessité s’installer de plus en plus dans la société grâce à l’appui décisif de programmes internationaux qui ont réussi méthodiquement à déclencher l’amorce de sa promotion à travers les villes et les campagnes.
Pour enclencher ce processus délicat, l’Initiative Sénégalaise de Santé urbaine (ISSU) regroupant un consortium de plusieurs partenaires fut mise sur pied en 2010. Une ère nouvelle était maintenant engagée dans le cadre d’un programme international visant à améliorer l’utilisation de la contraception chez les populations urbaines défavorisées en Inde, au Kenya, au Nigéria et au Sénégal. Notre pays, bien que n’ayant pas fleurté avec les sommets démographiques atteints par les autres contrées en lice dans cette initiative internationale, était suffisamment représentatif dans la geopolitique continentale. Porte d’entrée historique en Afrique de l’Ouest, le Sénégal recèle aussi des potentialités d’un pays pilote dans la sous région francophone où le rythme incontrôlé de la croissance démographique constituait déjà le souci majeur des gouvernants.
PERFORMANCES
Grâce au management du ministère de la santé qui avait élaboré son plan de relance, de l’encadrement de l’organisation Intrahealth et le soutien financier de la Fondation Bill et Mélinda Gates, le projet ISSU a entamé la remontée délicate de la montagne de besoins contraceptifs inexp^rimés ou irrésolus. Pendant 5 années d’intenses activités sous fonds d’études sociologiques et socio économiques pointues, le consortium mobilisa tous les segments de la société en déployant une vingtaine d’approches dans les régions de Dakar, Thiés et Kaolack ciblant 23 districts sanitaires ou zones d’intervention à travers ces régions les plus peuplées du pays. Par une communication bien ciblée, le programme réussit à lever progressivement les tabous et à déverrouiller les réticences subjectives, libérant de plus en plus la demande des femmes en âge de procréation. Le débat monté en puissance à travers les médias édifiait les plus sceptiques sur l’enjeu véritable de la disponibilité contraceptive. Chaque partenaire du consortium déployait ses stratégies selon son domaine de compétence.
Les performances cumulées par ce travail titanesque ont ainsi permis de toucher 1 379 906 femmes en âge de reproduction(Far). Le taux de prévalence contraceptive (TPC) enregistré durant cette période avait monté de 13 points. Chez le quintile le plus pauvre, il a même bondi de 18 points. Pris isolément dans certaines localités, il avait atteint des pics. Un succés irréversible ! La coalition de toute la société civile, des organisations féminines en particulier, s’était liguée à la poussée décisive. L’occasion a été bien saisie pour offrir à la femme sénégalaise les conditions contraceptives plus conformes aux aspirations d’émergence économique telle que prônée par les ambitions politiques. Les résultats de cette offensive, limitée en un premier temps à trois régions doivent ensuite profiter à tout le territoire national voire la région africaine avec qui le Sénégal partage plusieurs similitudes sociétales. C’est le passage à l’échelle.
VULGARISATION DU PAQUET PORTEUR
Mais pour une large vulgarisation, toute la vingtaine de stratégies déroulées sur le terrain ne pouvait être repicable. C’est en tirant les enseignements sur la pertinence des démarches utilisées que les 6 formes d’interventions les plus impactantes furent selectionnées pour constituer ensemble une stratégie globale dénommée « Paquet Porteur ». Ses composantes sont : la disponibilité permanente des produits contraceptifs, un personnel qualifié, l’identification systématique des besoins, les moyens d’attteindre les cibles nouvelles, la communication de masse, l’animation communautaire et les plaidoyers religieux.
Arrivé à échéance en fin 2015 selon la logique de dépérissement de tout programme d’impulsion, le projet ISSU laissa le champ libre au ministère de la Santé et de l’action sociale dont les services décentralisés sont bien préparés pour atteindre les nouveaux objectifs retenus par le Plan national de planification familiale (2015 -2020). Néanmoins, pour capitaliser les acquis et accompagner le démarrage de ce passage à l’échelle nationale, l’organisation Intrahealth a érigé le Projet d’Appui au Système de Santé (PASS 2020). Dans la perspective de 2020, cette structure d’articulation beaucoup plus légère a assuré le suivi des activités des structures sanitaires de base pendant un an.
La fin de cette transition ouvre la phase ultime qui est l’implication directe des collectivités locales dans la prise charge budgétaire de ce problème crucial de santé publique. Cette voie de pérénisation de la planification familiale dans nos mœurs sanitaires sera le sacre du Challenge initiative que le Sénégal a relevé pour la maitrise de sa démographie à l’instar de pays musulmans comme le Maroc ou L’Iran.
Sidy Mohamed NDIAYE

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